Le grenier de la reine

Il était une fois un jeune homme nommé Tristan. Il n’avait rien de particulier si on excepte quelques taches de rousseur et sa mèche en bataille que personne, jamais, n’avait eu le bon goût de critiquer. Après tout, à son âge, on n’est pas sensé se coiffer. Par contre, ce qu’on peut dire de lui, c’est que du haut de ses quinze ans, il n’aurait laissé personne affirmer que l’adolescence est le plus beau des âges de la vie. Certainement non. Les gens qui profèrent ce mensonge ont la mémoire bien courte. Entre les profs sadiques et les copains-qui-ne-pensent-qu’à-ça, il est souvent bien malaisé de tirer son épingle du jeu. Au moins, ses parents ne vivent plus ensemble, c’est déjà ça. Si sa famille était en plus biparentale, l’existence lui serait parfaitement invivable. Il pourrait s’abrutir à coups de jeux vidéos, notez bien. Ou adopter un style vestimentaire du genre à faire dresser les cheveux des adultes sur leur tête. Ce serait fun. Voire, soyons totalement loufoques, il pourrait étudier sérieusement et récolter des notes follement perverses dans l’excellence. Mais rien de tout cela ne le ferait vibrer. Rien de ce qui intéresse les mômes de son quartier ne le branche, en fait.

Pour tout dire, Tristan déteste les soirées entre amis. Il faut toujours se donner une contenance, boire de la bière jusqu’à gerber sur les fringues du voisin, et danser avec des blondasses à la poitrine frétillant telles des carpes. C’est assommant et déprimant. Un ado, ça s’ennuie, tout le monde sait ça. C’est fait pour dormir tard le dimanche matin et répondre « non, j’ai pas envie » à tout ce qu’on lui propose comme activité ludique, culturelle ou sportive. Les bandes dessinées, c’est pour les vieux. Le cinéma, pour les feignants. La musique, c’est de la daube qu’on vend pour bien trop cher. Et le sport, c’est crevant. Les musées ? Puis quoi encore ? Pourquoi pas une promenade autour du lac, tant qu’on y est ?

Non, franchement, l’adolescence, c’est tout sauf bandant. Tristan le sait. Il le vit tous les jours. S’il avait le mauvais goût de tenir un blog sur internet, il pourrait au moins s’inventer une histoire. Par exemple annoncer qu’il va se flinguer au cimetière. Après avoir fait part de ses intentions sur facebook , il pourrait, montre en main, calculer avec effroi le temps que ses potes, ils prendraient pour lui taper un commentaire du style « nan, fais pas ça ! Tu me dois encore trente euros. » C’est tellement attachant, les copains. Sont toujours là quand on a besoin d’eux.

C’est pour cela que Tristan, il ne sort pas le samedi soir. Sa mère, par contre, n’hésite pas une seconde à le laisser tout seul. Elle a décidé, dirait-on, de vivre son adolescence à la place de son fils. C’est beaucoup plus facile depuis qu’elle a quitté son père. La plupart du temps, vers vingt-deux heures, elle se maquille comme une vieille poule vaudoue et tasse sa quarantaine flétrie dans un vieux jeans à pince très en vogue lors de sa folle jeunesse. « Bonsoir chéri » lance-t-elle en l’embrassant sur le milieu du front. « Bonsoir maman » lui répond-il de sa plus belle intonation blasée

Tristan attend avec toujours plus d’impatience ce moment merveilleux. La seule petite lueur un peu intéressante dans sa vie terne d’ado même pas boutonneux. A peine a-t-elle franchi la porte de la maison, dans un nuage de parfum cacharel, qu’il se rue, lui, dans les escaliers. Objectif : le grenier.

N’allez pas croire qu’il y camoufle tout un stock de revues pornos. De nos jours, il y a internet pour ce genre d’amusette. Non, à la vérité, ce qu’il y cherche, c’est cette vieille malle héritée d’une grand-mère qu’il n’a pas connue. Enfin, pas en vrai, je veux dire. Car depuis quelques mois, cette aïeule disparue, il la rencontre chaque samedi. Dans le noir grésillant de poussière du grenier. Dans le fond de cette malle qui grince dès qu’on l’entrouvre, il a trouvé des robes des années trente. De pures merveilles. Echancrées et truffées de motifs art deco. Cinglées de longs colliers de perles. Il les a tout de suite adorées. Quand il les porte, il ressemble à ces jeunes danseuses dont il a vu des photos joyeusement moisies en brocante. Il aime bien les brocantes. Il aime cette odeur de pourri qui s’en dégage. Les vieux fantômes décousus, rapiécés qui volettent entre les cafetières. Le grenier de sa mère ressemble à une brocante. Parfois, il lui semble étrange que la seule trace de vie qu’il ressente dans son existence, il la trouve au milieu d’objets complètement oubliés. Désuets. Effacés. L’adolescence est cet âge fantastique où l'on n’a qu’un seul rêve : celui d’être invisible. Pour échapper aux éternelles questions : « Que veux-tu faire plus tard ? Tu travailles bien à l’école ? » ou pire encore : « Tu as une petite amie ? »

Le samedi soir, il oublie qu’il ne veut pas vivre. Il choisit un vieux disque qu’il pose sur la palette tournante du grammophone. Cet instant fabuleux, il le fait durer nettement plus que nécessaire. Quand l’ancien diamant touche le vinyle griffé, c’est à chaque fois une nouvelle voix, aiguë et nasillarde, qui s’élance vers les poutres et court sur le plancher en bois.

Son cœur bondit dans sa poitrine. Il aurait tant voulu connaître cette époque bénie où on savait chanter des amours romantiques et sucrés, parler de ruisseaux scintillants et de charmants après-midis en barque. Il aurait bien aimé être un ado des années trentes. Pour mieux entrer dans cette magie, il enlève son T-shirt, sa paire de jeans usés et ses baskets. Pieds nus dans la poussière du grenier, il enfile une vieille robe. Une différente, chaque fois. D’abord, il la renifle. Il la caresse. Il l’embrasse même parfois. Ensuite, il glisse dedans. Il la sent se poser sur ses épaules, couler sur son ventre et ses fesses. Il approche du miroir et pince le nez, tel une bourgeoise aigrie. A chaque fois, il se trouve merveilleuse. Il se trouve belle. Il se voit châtoyante, séduisante, féérique. Les femmes, pense-t-il, savaient à cette époque comment être des femmes. Le rouge de leurs lèvres était fort. Elles avaient des coiffures façonnées, bien construites, travaillées. Elles étaient belles.

Le samedi soir, devant ce grand miroir sur pied, il se trouve belle comme elles. Souvent, derrière lui, dans le reflet taché, un visage danse, plein de sourires. Sa grand-mère. La grand-mère disparue. Celle qui lui a laissé ses robes merveilleuses. Il la serrerait dans ses bras si elle était vivante. Mais vivante, elle n’est plus. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de danser dans l’ombre, en faisant trembler la poussière. Imaginer qu’elle est à ses côtés, qui tourne dans le crachotement sombre tombé de ce vieux gramophone. Jamais elle ne lui pose de ces questions embarrassantes que les adultes apprécient tant. C’est peut-être l’apanage des morts d’aimer la vie comme il se doit.

Ce soir, pourtant, quelque chose va changer dans le monde de Tristan.

Alors qu’il tournoie doucement sur une musique des années trente, un souffle d’air glacé vient le surprendre. D’abord, il imagine que la porte s’est ouverte, que sa mère est rentrée. Pourtant, le salon, en bas, reste bien silencieux. Le gramophone s’arrête dans un grincement sinistre. Tristan reste les bras ballants, flottant dans une vieille robe de velours pourpre, la tête coiffée d’une toque, la poitrine ruisselant de perles blanches à peine brillantes. Un geste, une ombre, un reflet coloré attire son attention. Quelque chose bouge dans le miroir. Il s’en approche. Lentement. Serait-ce son adorée grand-mère qui lui jouerait un tour ? Il a tant l’habitude de sentir son parfum, de surprendre son regard quand il se mire, songeur. Là, pourtant, ce n’est rien de tel. Sa propre image est disparue. Comme s’il était lui-même devenu un fantôme.

D’abord, il se touche la joue. Découvre qu’il est toujours vivant, et bien en chair. Ses pupilles se dilatent et son cœur bat plus fort. Dans le miroir, plus aucun objet du grenier ne se reflète. Ni la malle, ni les robes, ni lui-même. En revanche, une rue sombre et pluvieuse s’étend droit devant lui. Effleurant la glace du miroir, il prend conscience qu’il ne s’agit même pas d’une porte qui se serait ouverte pour lui. Ni une fenêtre d’ailleurs. C’est plutôt comme une vitre donnant sur une ruelle. Soudain, une voiture apparaît. Un engin aux formes généreuses comme on en voyait avant-guerre. Une jeune femme en descend et se rue sous un porche, en protégeant comme elle le peut ses cheveux décoiffés de la pluie qui redouble.

Ce qu’il prenait pour une vitre semble agir comme une caméra. Un film se déroule sous ses yeux. Dans le miroir, la ruelle vient de s’effacer. La femme marche dans un long couloir. Les murs sont rouges et couverts de motifs baroques. Tristan reste immobile, fasciné. La dame pénètre dans une pièce aux murs hauts, enlève son manteau de fourrure et révèle des jambes longues aux mollets durs et bien sculptés. D’un geste de la main, elle ôte une épingle à cheveux. Alors qu’il s’imagine qu’un flot de chevelure va déferler sur ses épaules, Tristan voit au contraire la dame saisir à pleine poignée une touffe de ses cheveux. En une seconde, son crâne blond, coupé court, se met à scintiller dans la lumière tandis que la perruque s’en va rejoindre la tête d’un mannequin élimé.

Tristan hoquète et serre les poings contre son ventre. La dame est, à son tour, debout face à un miroir. Elle se contemple durant de longues secondes, les mains molles et la bouche muette. Enfin, elle s’assied doucement. Le geste sûr, elle entreprend le nettoyage de son visage, en retirant le fard, le rouge des lèvres, les cils postiches et le brun des paupières. Le jeune garçon voit naître alors sur le visage de l’inconnue l’expression masculine qu’il n’avait même pas deviné. La dame est un fringant trentenaire, qui découvre dans la glace le bleuté de sa barbe, en se frottant la joue.

Pris de vertige, Tristan s’assied sur le bord de la malle. A travers le miroir se déroule l’existence de quelqu’un d’autre. Un travesti des années trente, semble-t-il, à en juger tout le décor dans lequel il s’agite. Tristan contemple sans sourciller les yeux à la froideur métallique, le nez arqué, les joues musclées, le menton volontaire et surtout les lèvres toutes nues. Il admire la figure, masculine et attristée, d’un homme qui se sait seul au milieu de la nuit. Quelque part dans le temps, en plein cœur d’une époque aujourd’hui révolue.

Soudain, le travesti se tourne vers la fenêtre. Il se lève d’un seul bond et écarte les rideaux. Des mains, il presse sa poitrine encore ferme, fausse forcément sous le tissu de la robe rose. Dans un mimétisme délicat, Tristan accomplit le même geste. Que se passe-t-il ? Est-ce la peur qu’il voit surgir sur les traits qui se figent ?

L’inconnu se détourne en effet, effrayé, de la vitre à nouveau masquée d’un voilage presque mauve. Dans une rapidité qui n’a plus rien de féminin, il éponge ses jambes avec force qui de brunes deviennent claires. Ce que Tristan avait pris jusque là pour des bas élégants n’était en fait qu’un maquillage. Un bruit lui parvient du miroir. Un homme en uniforme apparaît dans le champs. Le travesti recule, les deux mains sur le meuble. Des ordres sont aboyés, en allemand semble-t-il. L’homme, terrifié, secoue la tête. Deux soldats se saisissent de lui et le poussent brutalement dans le couloir désert.

C’est alors que Tristan voit s’effacer la pièce où la scène se passait. Dans un fondu sépia, elle fait place à présent à la vision sordide de fils tordus et hérissés. Dans un groupe de cadavres ambulants, faméliques, terrifiants, il reconnaît le visage mince du travesti. Il avance comme il peut, sans regarder nulle part. Son crâne rasé est recouvert de croûtes. Son corps n’a plus rien de musclé. Osseux, fondu, il marche sur la caillasse, visiblement épuisé. Ses yeux n’ont plus rien de vivant. Sur sa poitrine, cousu tel un cœur infamant, on peut voir un triangle rose. Une main se pose sur son épaule.

Haletant, Tristan se réveille. A t’il crié ? Que fait-il là, allongé sur le sol ? Se serait-il endormi ? Pourquoi sa mère est-elle assise à ses côtés ? Elle a les yeux cernés, le maquillage coulé. On dirait presque qu’elle a pleuré.

-Ca va, Tristan ? Je t’ai entendu crier.

-Quelle heure est-il ?, lui demande le jeune homme dans un souffle étouffé.

-Vingt-trois heures, répond-elle, lui caressant la joue.

-Tu es déjà rentrée ?

Sa mère secoue la tête, navrée. Elle élude la question d’un geste de la main et regarde la vieille malle ouverte, étouffant un sanglot.

-Alors, c’est ici que tu viens quand je sors ?

Tristan hoche la tête, désespéré. Voilà son secret éventé.

Il contemple le vieux gramophone et son propre reflet, vêtu d’une robe de velours pourpre. Plus rien du travesti ne subsiste désormais dans le miroir. Il n’a néanmoins pas la sensation d’avoir rêvé. Ces images, il les a bien vues. Il en est sûr. Cette histoire a vraiment existé.

-Tristan, je t’ai posé une question. Tu viens te…déguiser ici chaque samedi ?, demande sa mère, les larmes aux yeux.

Vexé, l’adolescent répond :

-Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu as l’intention de me coller un triangle rose ? Tu veux m’envoyer aux nazis ?

Dans les yeux de sa mère, les larmes redoublent :

-Alors, cela aussi, tu l’as trouvé ?

Le garçon est pris soudain d’un tremblement semblable à celui qu’il avait ressenti tout-à-l’heure.

-Quoi donc ? De quoi parles-tu ?

Doucement, lentement, il voit sa mère se rapprocher de lui, lui passer un bras autour des épaules, toucher avec une légèreté peureuse les bretelles de la robe qu’il a toujours sur lui.

-Personne n’en a jamais parlé dans la famille. Nous avions trop honte, tu comprends ?

-Trop honte ? Mais enfin, de qui ?

Tristan écoute sa mère renifler, assise dans la poussière à ses côtés, les yeux perdus dans la contemplation des habits de la malle.

-Ma mère avait un frère qui était bien plus âge qu’elle. Il s’appelait Hans. Il vivait en Alsace.

-Et qu’est-il arrivé à ce frère ?

Les mots franchissent la gorge avec difficulté quand il faut parler de la haine, de l’oubli, de la mort.

-Il est mort en camps de concentration.

Tristan se recule, effrayé :

-On ne m’avait jamais dit qu’il y avait eu des juifs dans la famille.

Sa mère secoue la tête :

-Il n’était pas juif, Tristan. Il jouait dans un spectacle de travestis.

D’un coup, le jeune adolescent comprend. Il s’approche de la malle, les yeux rougis de larmes : -Ces vêtements…

-C’étaient ceux qu’il mettait quand il jouait au cabaret.

-Au cabaret ? On l’a…on l’a tué pour cela ?

Le silence coule sur le grenier, tel un oiseau de mort tombé doucement du ciel. Tristan se serre contre sa mère. Il ne peut plus se détacher de ces habits des années trente, vestiges d’une époque merveilleuse, pensait-il.

Lentement, comme un papillon sort d’une chrysalide, l’idée germe dans sa tête qu’il saura quoi répondre à la question insupportable qu’aiment poser les adultes :

-Et toi, que veux-tu faire plus tard ?

Est-il possible de nos jours, de répondre sans causer de colère :

-Plus tard, je serai moi aussi travesti. Je jouerai dans les cabarets.

Tristan ne le sait pas. Seule l’Histoire le dira.

Tournai, octobre 2009.